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Dans les coulisses d'un chantier de démantèlement nucléaire

Publié le 09 avril 2014 par Gabriel Siméon | Sciences & technos  
Alors que François Hollande s’est engagé à fermer la centrale de Fessenheim d’ici fin 2016, reportage à Chooz, dans les Ardennes, chantier pilote dans le démantèlement des réacteurs vieillissants.

Des ouvriers du chantier de Chooz A assistant à l'évacuation de l'un des quatre générateurs de vapeur -© EDF


La fumée qui s’échappe des deux tours de refroidissement encore en activité de la centrale de Chooz (Ardennes) - prononcez «chô»- ferait presque oublier qu’ici on démantèle. Sur ce site nucléaire érigé il y a près de cinquante ans à 55 kilomètres au nord de Charleville-Mézières et à quelques battements d’ailes de la frontière belge, une centaine de techniciens dirigés par EDF s’activent toujours à démembrer le réacteur nucléaire Chooz A. Vingt-trois ans après sa mise à l’arrêt ! Presque autant que sa durée d’exploitation, vingt-quatre ans, de 1967 à 1991.

Chooz A est le chantier le plus avancé parmi les neuf réacteurs de première génération aujourd’hui en déconstruction en France - avec Brennilis (Finistère), Bugey 1 (Ain), Chinon A1, A2 et A3 (Indre-et-Loire), Creys-Malville (Isère), Saint-Laurent A1 et A2 (Loir-et-Cher). C’est surtout le seul de la famille technologique à eau pressurisée auxquels appartiennent les 58 réacteurs français toujours en service. Et, à ce titre, c’est un jeu de déconstruction qui préfigure celui de Fessenheim, la centrale alsacienne que François Hollande s’est engagé à fermer d’ici fin 2016. En tout cas, avant la fin de son mandat.

Dans les Ardennes, l’enjeu est donc de taille pour EDF. Car si la durée de vie des centrales actuelles n’est pas prolongée au-delà de quarante ans, le géant de l’électricité verra théoriquement affluer les chantiers comme celui de Fessenheim au rythme d’au moins deux réacteurs par an dès 2017, sans avoir mené à son terme une telle entreprise. «L’expérience de Chooz va nous être très utile, même si on ne fera pas les choses exactement de la même manière, assure Philippe Bernet, directeur adjoint du Centre d’ingénierie de déconstruction et environnement (Ciden), rattaché à EDF, qui assure la visite. Aujourd’hui on peut déjà dire qu’on maîtrise toutes les techniques de travaux.»

Pour le vérifier, on doit laisser ses habits au vestiaire et enfiler chaussettes, tee-shirt, combinaison, chaussures, calot, casque et gants, emporter un dosimètre (qui mesure la dose radioactive reçue) et pénétrer dans la zone contrôlée de Chooz A. Car la déconstruction d’une installation nucléaire n’a rien de conventionnelle : la radioactivité restant sur le site après le retrait du combustible oblige travailleurs et visiteurs à la plus grande précaution. «Chooz A a subi des incidents très graves qui ont fortement contaminé la zone et pollué la Meuse», rappelait avant notre visite Monique Sené, cofondatrice du Groupement des scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire (Gsien), association «vigilante» créée en 1975.

«L’essentiel de la radioactivité n’y est plus, et celle qui reste est globalement faible
, relativise Fabien Schilz, spécialiste de la question du démantèlement à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Elle s’est fixée sur certains éléments de tuyauterie et de la cuve.» Sur place, Philippe Bernet tente de rassurer : «Chaque incident survenu ici est connu. Mais même quand on sait à quoi s’attendre, il faut parfois utiliser des robots ou des outils télé-opérés pour démonter des équipements.» Même si des équipes d’EDF et d’Onet - l’un des sous-traitants chargé de la décontamination du circuit primaire - patrouillent en combis bleues pour vérifier les protections des travailleurs et la radioactivité ambiante, mieux vaut éviter de laisser traîner ses mains n’importe où.

Saut de zone

Sous la colline dominant la Meuse où le réacteur a été enterré, les tunnels rappellent la guerre froide. Sauf qu’aujourd’hui, on nettoie. Les murs portent encore les marques des tuyaux et des câbles d’alimentation récemment retirés, ceux qui restent sont tagués en rouge pour rappeler qu’ils serviront encore à amener l’air, l’eau et la lumière au fond de la caverne. En «plongée» derrière un sas hermétique, deux techniciens en combinaison ventilée découpent une grosse pièce métallique sous l’œil attentif d’un collègue. Ici, un lot de tubes faiblement radioactifs attend son évacuation.

Nous effectuons un «saut de zone» - nouvelles précautions avec l’ajout de protections sous nos chaussures - et pénétrons dans ce qui fut la salle principale du réacteur. C’est ici que le pressuriseur et le dernier des quatre générateurs de vapeur ont été évacués en décembre, laissant autant de trous béants derrière eux. «On est en train de terminer le démontage et la découpe de toute la tuyauterie autour de la cuve et d’installer un nouveau réseau pour acheminer et traiter l’eau destinée à remplir la piscine, explique l’un des responsables du chantier. Avant l’été, il ne restera plus que la cuve.»

Soit le plus gros morceau. Ayant abrité les barres d’uranium, la cuve d’une dizaine de mètres de haut contient toujours des pièces de métal hautement radioactives (entre 1 million et 1 milliard de becquerel par gramme) qu’EDF classe comme «déchets de moyenne activité à vie longue». Vu le danger de travailler «au contact», les opérations de découpe se feront en piscine. «On va d’abord retirer le couvercle de la cuve et remplir la piscine d’eau avant de découper puis récupérer les tubes et les plaques métalliques à l’intérieur à l’aide d’une scie circulaire reliée à un mât, détaille Philippe Bernet. La piscine sera ensuite vidée, la cuve remontée au milieu de celle-ci à l’aide du pont mobile et un bouchon installé à son ancien emplacement. Puis on remplira à nouveau la piscine pour découper la cuve.» Le déroulé de l’opération, réalisée par le groupe américain Westinghouse Electric et Nuvia (filiale de Vinci), doit encore être validé par l’ASN. Elle devrait démarrer en 2015 et durer cinq ans. Après quoi il faudra encore assainir toutes les structures du bâtiment et les placer sous surveillance.



Évacuation d'un des quatre générateurs de vapeur de Chooz A - © EDF


Si le démantèlement d’un réacteur nucléaire prend autant de temps, c’est en partie parce qu’il n’a pas été pensé au moment de la construction. «Ce n’est obligatoire que depuis 2006», rappelle Fabien Schilz, de l’ASN. Comment décontaminer, soulever puis évacuer un générateur de vapeur de 110 tonnes et de 14 mètres de haut dans l’espace réduit d’une caverne ? Ces opérations étant les premières, EDF a eu quelques surprises. «Au moment de sortir le premier générateur de vapeur, on s’est rendu compte qu’on avait mal évalué la position exacte de son centre de gravité. On a dû arrêter la manip et reprendre nos calculs pour l’extraire de nouveau. Ça a pris quatre jours de plus», raconte Philippe Bernet.

Sans compter les bouchons récalcitrants et les tuyaux à l’épaisseur sous-évaluée. Thierry Charles, directeur adjoint à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) fait cependant remarquer que «la déconstruction d’un réacteur a eau pressurisé est beaucoup plus facile que celle d’un graphite-gaz», la technologie obsolète présente dans six des neufs réacteurs en démantèlement.

Dans les années qui ont suivi leur fermeture, EDF a préféré attendre que la radioactivité diminue avant de lancer les grands travaux. Avant d’opter, en 2001, pour le démantèlement immédiat. «Mieux vaut s’en occuper dans la foulée pour ne pas perdre la mémoire de l’installation», estime Thierry Charles. «Si on démantèle vite, c’est pour prouver qu’on a des compétences dans ce domaine. Il y a un vrai business au niveau mondial», corrige Roland Desbordes, président de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad).

Aux Etats-Unis, des réacteurs ont déjà été déconstruits en une dizaine d’années seulement. «Mais le contexte réglementaire n’est pas le même», rappelle Philippe Bernet. En France, il faut déjà cinq à six ans pour qu’EDF rende le dossier détaillant les procédures de démantèlement et que l’ASN l’instruise. Dans le cas de Chooz A, le décret autorisant la déconstruction du bâtiment réacteur n’a été publié qu’en 2007.

Et le chantier risque d’être encore retardé. Les 10 300 tonnes de déchets très faiblement, faiblement et moyennement radioactifs à vie courte qu’il aura générées devraient finir à Morvilliers et Soulaines-Dhuys (Aube), deux centres de stockage de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) situés dans l’Aube. Les 30 tonnes de déchets faiblement et moyennement radioactifs à vie longue issues de la cuve et du circuit primaire, pour lesquelles «il n’y a pas d’exutoire» selon EDF, devraient, elles, rejoindre l’installation d’entreposage provisoire «Iceda» en construction sur le site de la centrale du Bugey (Ain).

Or, le chantier d’Iceda est arrêté depuis janvier 2012, suite à l’annulation du permis de construire. «Un nouveau permis a été délivré en 2013 et on espère le relancer en 2014. Il restera alors deux ans de travaux, confie Philippe Bernet. Dans tous les cas, pas question de commencer à démanteler [la cuve de Chooz A] sans garanties sur le chantier Iceda.» L’ASN reste vigilante : «Si Iceda prend trop de retard l’exploitant devra nous proposer des solutions alternatives», prévient Fabien Schilz.

Méthode suédoise

La Cour des comptes s’inquiétait déjà, en 2012, des coûts supplémentaires que pourraient entraîner ces retards (1), s’attendant à une sérieuse hausse du devis chiffré à 220 millions d’euros en 2008. EDF affirme avoir provisionné 2,2 milliards d’euros pour les neuf démantèlements en cours, 10,4 milliards pour ceux du parc actuel - qui devraient coûter au total 18 milliards selon l’électricien - et 7 milliards pour la «gestion à long terme» des déchets.

Mais les calculs d’EDF sont remis en cause par la cour sur la base des données liées aux démantèlements menés à l’étranger et extrapolés aux 58 réacteurs français : avec la méthode suédoise, il en coûterait 20 milliards d’euros, avec la japonaise 39 milliards, et l’addition grimperait à 62 milliards sur la base des opérations en Allemagne. La commission d’enquête sur le coût de la filière nucléaire mise en place par l’Assemblée nationale en décembre permettra sans doute d’y voir plus clair. «Si on se rend compte que ça coûte 50% de plus, l’impact sur le prix de l’électricité sera très faible», assure Philippe Bernet.

Et quid du site ? EDF n’a pas encore de projet industriel pour l’après-Chooz A, mais l’endroit ne risque pas d’accueillir un parc d’attraction. «On nous a fait croire pendant longtemps qu’il était possible de tout décontaminer, mais aujourd’hui on ne parle plus trop d’un "retour à l’herbe"», constate Roland Desbordes de la Criirad. «Il faut bien s’arrêter de gratter à un moment donné, rétorque Thierry Charles, de l’IRSN. Une fois que l’exploitant a défini un niveau de radioactivité en dessous duquel l’installation peut être déclassée, il faudra faire des études d’impact. Ça pourrait potentiellement devenir un lieu à usage public.» Réponse en 2025. Ou plus tard.

(1) «Les coûts de la filière électro-nucléaire», Cour des comptes, janvier 2012.


Gabriel Siméon

Article publié dans Libération le 10 février 2014
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L'auteur : Gabriel Siméon


Gabriel Siméon Mes articles

Formation : Diplômé de Sciences Po Aix-en-Provence et du master 2 "Journalisme politique à l'international"

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